Marie-Dominique Guibal

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Catégorie - TEXTES

Jean Delord : "Les Continuelles"








Jean Delord



"Les Continuelles de Marie-Dominique Guibal" 


sculptures






"C'est qu'ils sont le chant des vocables muets, 
des vocables  éternels
que les humains n'entendent pas." 
Edmond Jabès YAEL 







Elles viennent à nous ...  Parfois debout parfois enchevêtrées dans leur gestualité parfois dansantes parfois combattantes.  Elles viennent à nous  détachées de l'argile comme ce qui reste de l'acharnement à tordre des
fils terribles paupières d'un salut ; enterrées là pour être déterrées ailleurs, afin  que les sensations qui minutieusement les découvrent, retrouvent la patience où leur mutisme s'inscrit.             


Elles viennent à nous ... Elles s 'éveillent, s'étirent, se tordent puis s'apaisent. Peut-être nous refont-elles écouter l'eau des fontaines taries
et les bruissements du cortège du grand-âge. Peut-être. gardiennes de l'haleine des sangliers et des boues de leurs passages, veillent-elles
sur la musique des sources ? Peut-être, prêtresses de l'endurance infinie,  accomplissent-elles des rituels immuables ?



Elles viennent à nous ... Ecorces ancestrales, malaxées et pétries par des  gestes  lointains  et  profonds.  Elles  arrivent  du  fond  de  la mémoire. Sentinelles du long temps. elles remontent la durée antérieure à leurs apparitions. Continuelles des séjours et de leurs tracés. elles  avancent, travaillées par l'intelligence des rudiments, érodées par les résidus d'une  langue  primitive. Elles  remuent  la  poussière  de  l'émiettement  des  découpes  trop  humaines.  Elles  précèdent  la  précaution interminable
de leur effilement.



Elles viennent à nous ... Elles repoussent nos limites. Emmêlés dans leur forme, voici que nous reculons. Continuelles en mouvement et  en repos, elles surprennent notre absence de marche, de rêve, d'attitude.  Elles,  nomades respectueuses, considèrent  ce  que  nous  avons  abandonné
et délaissé. Elles traversent nos peurs et nos oublis pour  nous  confondre.  Ces  réminiscences soulèvent, enfouies  sous  leur  stature, les résidus
des incandescences et les couches d'une présence  ininterrompue.



Elles viennent à nous ... une et plusieurs, présents d'une lente activité.  Elles  nous  rejoignent  pour  nous  dépasser.  Leur  apparence  brute,
leur dessin maladroit renouvellent l'infatigable survie. Dans la  retenue
des courbes elles respirent à l'air libre. Elles gravent le parcours  enseveli  de  l'espèce.  Nombreuses  et  toujours  identiques,  elles  inquiètent. Leur ordonnance monstrueuse interroge notre absence de  gravité.



Elles viennent à nous ... Cette suite de continuelles nous rend  notre  humanité  étrangère.  Leurs  ombres  émouvantes  multiplient  la  géologie qui nous faisait défaut. Peintes aux couleurs du long temps,  elles se parent de la prestigieuse mémoire de nos erres. Elles rendent  sensible l'effroi des mains et des doigts, qui figent leurs courbes. Elles  n'ont pas encore de noms, mais elles respectent le regard qui les tresse.



Qui sont-elles ces figures filiformes ? Ont-elles des jambes et un coeur ?  Qui  sont-elles,  ces  réponses  dont  la  signification  nous  manque ? Phares de nos navigations ou amantes perpétuelles de nos sentes  perdues.  Sont-elles  notre mortel  partenaire - celui  qui noue l'extrême dédale de notre secret ?



Elles viennent à nous ... elles avancent. Dans leur rigidité elles  nous rappellent notre naissance. Dans leur précarité, elles soulignent  notre nudité. Elles viennent à nous et leur sérénité nous rend notre vraie vie  souveraine. Au  fil  des  jours  et  des  heures  elles  deviennent les  hirondelles  de  notre  souci.  Gardiennes  de  l'âge  défunt  elles se  souviennent des noms disparus pour que leur solitude nous appartienne.




Elles viennent à nous, et enfin nous nous souvenons de notre  propre silence.






Jean  Delord - Graniers,  juillet  1991 -  Pour  une  exposition  permanente
et continue, dont traces à Lyon, Grenoble, etc.




Posté le 13/01/2008 | 0 consultations | 0 commentaires | Voir et commenter l'article

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